Montréal au début du XXᵉ siècle : une ville de contrastes, où un développement fulgurant côtoyait une profonde vulnérabilité sociale. Et si aujourd’hui nous avons l’habitude de considérer la prise en charge des enfants comme une affaire d’État, la situation était tout autre pendant la Première Guerre mondiale : en réalité, c’est l’Église qui assumait la responsabilité principale des orphelins et des plus démunis. Ce sont les ordres religieux, et non les structures gouvernementales, qui ont endossé le rôle de refuge, d’éducateur et souvent de seule protection pour les enfants privés de soutien adéquat.
La Première Guerre mondiale n’a fait qu’exacerber le problème. Le nombre d’enfants ayant perdu leurs parents ou se retrouvant sous le seuil de pauvreté a augmenté, tout comme celui des mendiants. Mais même dans ces conditions, le système n’a pas changé : l’Église est restée le principal protecteur, agissant dans les limites de ses propres ressources et de ses conceptions de la morale et de l’ordre. Comment cela fonctionnait-il exactement, qui était à l’origine de cette aide et à quel prix était-elle fournie ? Pour en savoir plus, rendez-vous sur montrealyes.com.
L’Église catholique en tant que système, et non pas simplement une foi

Au début du XXᵉ siècle, il n’existait pas à Montréal de système public de protection de l’enfance au sens où on l’entend aujourd’hui. Son rôle était en fait assumé, entre autres, par l’Église catholique — non pas en tant que symbole, mais en tant qu’institution bien organisée qui remplissait les fonctions d’un service social.
Les ordres religieux féminins ont joué un rôle clé. Par exemple, les Sœurs Grises de Montréal géraient des hôpitaux, des refuges et des orphelinats, accueillant des enfants privés de protection ou vivant dans une extrême pauvreté. Un autre ordre influent, les Sœurs de la Providence, s’occupait également des orphelins, des malades et des enfants de mères célibataires.
Il ne s’agissait pas d’initiatives isolées, mais de tout un réseau d’établissements. Parmi celles-ci, on trouvait l’Hospice Sainte-Cunégonde, qui combinait les fonctions d’un refuge et d’un orphelinat, et l’Hôpital de la Miséricorde, où l’on venait en aide aux femmes et aux nouveau-nés, souvent avant même que l’enfant ne devienne officiellement « orphelin ». Ces établissements étaient « polyvalents ». Sous un même toit pouvaient cohabiter des enfants, des personnes âgées et des malades.
À cette époque, la notion d’«orphelin» était bien plus large qu’aujourd’hui. Un enfant pouvait avoir des parents vivants, mais se retrouver dans un foyer d’accueil en raison de la pauvreté, de la maladie ou de la pression sociale.
La division linguistique et culturelle constitue un chapitre à part. Montréal était une ville à deux mondes : un monde francophone et catholique, et un monde anglophone, majoritairement protestant. Les enfants francophones étaient presque automatiquement orientés vers les établissements catholiques. Les enfants anglophones, quant à eux, se retrouvaient plus souvent dans le système des organisations protestantes, qui fonctionnaient en parallèle.
Le monde parallèle de la protection protestante

Parallèlement au système catholique de Montréal, il existait un autre réseau d’aide protestant, moins important mais bien organisé. Il s’adressait principalement à la population anglophone de la ville et fonctionnait selon un principe similaire : là où l’État n’intervenait pas, la communauté prenait les choses en main.
Ce ne sont pas tant les ordres religieux, comme chez les catholiques, qui ont joué un rôle clé ici, mais plutôt les associations caritatives et les comités paroissiaux. L’une des institutions centrales était le Montreal Protestant Orphan Asylum, un refuge pour les enfants issus de familles protestantes, qui existait grâce aux dons et au soutien de la communauté. D’autres organisations agissaient également à ses côtés, notamment la Ladies Benevolent Society of Montreal, qui venait en aide aux familles et aux enfants pauvres.
Le modèle protestant se distinguait quelque peu par son approche. Alors que le système catholique privilégiait les grands établissements fermés , on misait ici davantage sur le patronage, l’éducation en milieu familial ou le soutien aux familles en situation de crise. Mais cela ne signifiait pas qu’il n’y avait pas d’orphelinats — ils existaient et étaient tout aussi surpeuplés, en particulier pendant les années de guerre.
Comme pour les catholiques, la guerre n’a fait que alourdir la charge. Le nombre d’enfants issus de familles de militaires augmentait, la pauvreté s’aggravait et les organisations caritatives travaillaient à la limite de leurs capacités. Le financement restait instable, dépendant des dons, et donc de la situation économique et du moral de la population.
Quand la charité ne suffit plus

Mais, les églises n’étaient pas les seules à s’occuper des orphelins. Au début du XXᵉ siècle, une autre approche de la pauvreté infantile a commencé à se dessiner à Montréal. Elle était moins religieuse, mais plus systématique. Il s’agit du mouvement pour le bien-être des enfants (Child Welfare Movement), qui a réuni des médecins, des éducateurs, des militants et des représentants de la classe moyenne. Il s’agissait d’une tentative de répondre à la question suivante : pourquoi les enfants se retrouvent-ils dans de telles conditions ?
Il est important de noter que ce mouvement a été rejoint par ceux qui avaient une voix et des moyens. Il s’agissait de femmes issues d’associations caritatives, de réformateurs municipaux et de professionnels de santé qui constataient chaque jour les conséquences de la pauvreté. Ils ne renonçaient pas à venir en aide aux orphelins, mais parlaient de plus en plus souvent de prévention — c’est-à-dire de la manière d’éviter qu’un enfant ne se retrouve dans un refuge.
Les manifestations publiques sont devenues l’un des outils du mouvement. Notamment, la grande exposition de 1912 — la Montreal Child Welfare Exhibition 1912 — a permis de montrer aux habitants une autre facette du développement urbain, à savoir la mortalité infantile, l’insalubrité et les conséquences de la pauvreté.
L’Exposition sur la protection de l’enfance de Montréal a progressivement mis en avant une idée qui, à l’époque, semblait presque radicale : c’est à l’État qu’il revient de fixer les normes. Il s’agissait de questions fondamentales : la surveillance médicale, les conditions d’hygiène, la protection des enfants contre l’exploitation.
Dans ce contexte, les organisations civiques ne cherchaient pas à se substituer au système ecclésiastique : elles coexistaient avec lui, tantôt en collaborant, tantôt en le critiquant. En réalité, il s’agissait d’un affrontement entre deux approches : l’une traditionnelle, fondée sur la charité et le contrôle moral, et l’autre, nouvelle, qui exigeait des règles, des normes et une prise de responsabilité de la part de l’État.
Au final, c’est ce mouvement qui a jeté les bases des changements qui se feront sentir plus tard. Mais au moment de la Première Guerre mondiale, il ne s’agissait encore que d’une tentative de changer de cap — dans une ville où l’aide aux enfants reposait encore principalement sur l’Église et la bonne volonté de personnes bienveillantes.
Le coût d’un système de prise en charge non contrôlé

Malheureusement, l’histoire de la tutelle n’a pas été exempte de pages tragiques. Et bien que l’un des scandales les plus retentissants — celui des Orphelins de Duplessis — se soit déroulé au Québec après la Première Guerre mondiale, dans les années 1940-1950, c’est à cette époque que ses fondements ont été posés : le rôle prépondérant des institutions religieuses, un contrôle insuffisant et une dépendance financière.
Ce qui avait commencé comme une mission religieuse a fini par constituer l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la province. À l’époque, des milliers d’enfants — non seulement des orphelins, mais aussi des enfants issus de familles pauvres ou de mères célibataires — ont été placés en masse dans des institutions religieuses. Une partie de ces enfants a été officiellement enregistrée comme souffrant de troubles mentaux, alors qu’ils n’en souffraient pas. Pourquoi ? Parce que les établissements psychiatriques recevaient davantage de financement public que les orphelinats. En conséquence :
- les foyers pour enfants étaient officiellement « transformés » en hôpitaux ;
- les enfants étaient placés dans des établissements psychiatriques ;
- on les privait d’une éducation normale et on leur infligeait souvent des violences.
Les conditions de vie y étaient très difficiles : discipline stricte, travail forcé, isolement et, dans certains cas, violences physiques et psychologiques. Il ne s’agissait pas de cas isolés, mais de la conséquence d’un système dans lequel l’Église contrôlait l’ensemble, tandis que l’État n’intervenait pratiquement pas, se contentant d’apporter un soutien financier.
Ce n’est que dans les années 1980-1990 que le scandale a commencé à faire l’objet d’un large débat, lorsque les victimes ont commencé à témoigner publiquement de ce qu’elles avaient vécu. Par la suite, le gouvernement du Québec a reconnu sa responsabilité et versé des indemnités. On peut aujourd’hui affirmer avec certitude qu’il ne s’agissait pas d’une « erreur du système », mais d’une conséquence logique de la manière dont ce système avait été conçu dès le départ.
Sources :
- https://www.bac-lac.gc.ca/eng/discover/immigration/immigration-records/home-children-1869–1930/pages/home-children.aspx
- https://dejouerfatalite.uqam.ca/en/childhood/
- https://pier21.ca/research/immigration-history/polish-orphans
- https://thecjn.ca/news/montreal-exhibit-honours-orphaned-holocaust-survivors/
- https://www.histclo.com/essay/war/ww1/dc/dcw1-orph.html