samedi, mai 9, 2026

La ville des contrats : l’affaire du maire de Montréal

La corruption est une affaire ingrate : aujourd’hui, vous « réglez des problèmes », et demain, vous les expliquez aux enquêteurs de la commission Charbonnier. La réputation disparaît alors plus vite que les fonds publics issus d’appels d’offres suspects.  On pourrait croire que les risques sont évidents : de la carrière politique du maire Gérald Tremblay, il ne reste finalement qu’une biographie avec une note sur sa démission, tandis que les accusations retentissantes sont restées longtemps gravées dans la chronique de la ville.

Mais la tentation de vivre « mieux que ce que permet le salaire » a, pour une raison quelconque, pris le pas sur le bon sens chez certains élus de Montréal. Pour plus de détails sur le scandale de corruption retentissant qui a secoué la ville, rendez-vous sur montrealyes.com

La corruption politique en tant que telle

On évoque généralement la corruption avec une expression bien sentie – comme pour dire que c’est quelque part là-bas, dans les manuels de sciences politiques et dans les actualités sur les « pays en difficulté ». Mais la réalité démontre sans cesse que la corruption se porte très bien même dans des États tout à fait développés ; elle sait simplement, jusqu’à un certain moment, ne pas faire la une des journaux.

Il arrive parfois, certes, que le système tombe en panne — et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes. Aux États-Unis, cela s’est produit lors du scandale du Watergate, lorsque toute la cuisine politique s’est soudainement retrouvée sous les projecteurs, et avec elle, des ingrédients pas vraiment appétissants. En Italie, dans les années 1990, l’affaire « Mani pulite » ressemblait à un grand nettoyage, à l’issue duquel il s’est avéré qu’il fallait jeter non seulement les ordures, mais aussi une partie du mobilier, ainsi que le système politique.

Le Canada, malgré sa réputation de pays calme et prévisible, n’a pas non plus échappé à ce phénomène. Au début des années 2010, au Québec, de nombreuses questions se sont accumulées quant à la manière dont les marchés publics et municipaux étaient attribués. Les soupçons de collusion, l’étrange favoritisme envers « ses » entrepreneurs et les allusions à des liens avec le milieu criminel ne pouvaient plus être attribués au hasard ou à des malentendus.

À un moment donné, il est apparu clairement qu’un examen public était inévitable. C’est exactement ce que font ceux qui mènent des enquêtes journalistiques. Après tout, c’est leur métier. De plus, une commission spéciale a été créée en 2011. Tout a été mis en œuvre pour trouver les coupables et comprendre comment fonctionne exactement tout ce système d’accords.

L’homme au sommet du système

Si l’on en croit les témoignages recueillis pendant des années lors des audiences de la Commission Charbonneau, le système de corruption à Montréal ressemblait davantage à un mécanisme bien huilé qu’à un dysfonctionnement fortuit. Les entreprises de construction obtenaient des contrats de plusieurs millions de dollars grâce à une simulation de concurrence, où le gagnant était souvent connu avant même le début de la procédure. En contrepartie, une partie des fonds – généralement sous forme de pourcentages fixes – était reversée sous forme de pots-de-vin ou de financement politique à des structures liées, notamment celles gravitant autour d’Union Montréal.

Selon les participants à ces pratiques, les fonds suivaient des itinéraires tout à fait prévisibles, bien que soigneusement dissimulés. Cette logistique financière ne manquait pas de « créativité » : services de conseil fictifs, factures gonflées et argent liquide remis par l’intermédiaire d’intermédiaires dans des enveloppes ou des sacs de sport. 

Tout cela a été présenté pendant des années comme une pratique politique courante, où la loyauté des entreprises envers le pouvoir se traduisait discrètement par des victoires lors d’appels d’offres.  Dans le même temps, le coût de ces accords était pris en charge par les habitants — notamment par le biais d’une surévaluation du coût des travaux d’infrastructure par rapport à d’autres régions.

Gérald Tremblay lui-même semblait, dans cette hiérarchie, plutôt être une personne au sommet du système, qui soit ne percevait pas la situation dans son ensemble, soit ne manifestait pas une volonté particulière de la changer. Il a toujours nié toute implication personnelle dans des manœuvres illégales, mais les témoignages recueillis au cours de l’enquête et la pression publique ont progressivement réduit l’espace politique dont il disposait. En 2012, sa longue carrière de maire s’est achevée par sa démission.

Aux côtés des responsables politiques, les documents de la Commission mentionnaient des représentants de grandes entreprises de construction, des dirigeants syndicaux et des « intermédiaires » : des personnes qui assuraient la liaison entre les différents échelons de ce système. C’est précisément sur ce réseau d’accords informels que reposait toute la structure.

En fin de compte, le problème ne résidait pas seulement dans des cas isolés, mais dans le fait qu’ils ont progressivement commencé à être perçus comme faisant partie de « l’ordre normal des choses ». Pour Montréal, cela s’est soldé non seulement par un scandale retentissant, mais aussi par une révision forcée des règles en matière d’administration municipale.

Ainsi, même les systèmes les plus fermés  finissent tôt ou tard par présenter des failles. À Montréal, ce processus n’a pas commencé dans les bureaux des procureurs, mais par une série d’enquêtes journalistiques, notamment l’émission Enquête sur Radio-Canada, qui ont mis en lumière des anomalies dans les appels d’offres municipaux. Il s’est avéré que, pendant des années, ce sont toujours les mêmes entreprises qui remportaient les marchés dans la ville, et que la concurrence formelle ressemblait souvent à un scénario convenu d’avance.

Commission Charbonnel

Lorsque les journalistes ont mis en lumière cette affaire, ceux qui faisaient partie du système se sont également exprimés. Les entrepreneurs et les acteurs du secteur de la construction ont commencé à décrire les pratiques cachées de contributions financières et d’accords informels, selon lesquelles l’accès aux gros contrats nécessitait souvent une « approbation » tacite.  Parmi les personnages clés qui ont par la suite coopéré avec l’enquête figurait Lino Zambito, l’un des représentants du secteur de la construction, dont les témoignages ont permis de mettre en lumière la logique interne de ces processus. C’est à ce moment-là que certains éléments ont commencé à s’assembler pour former un tout : de la répartition des marchés aux mécanismes de financement politique.

Lorsque la quantité de documents recueillis est devenue critique, le gouvernement du Québec ne pouvait plus se contenter de contrôles ponctuels. En 2011, la Commission Charbonneau a été créée : il s’agissait d’une commission d’enquête publique chargée d’examiner la corruption dans le secteur de la construction et le financement des partis politiques. Parallèlement, l’UPAC (Unité permanente anticorruption) a commencé à travailler activement, analysant les flux financiers et les liens entre les entreprises et les autorités municipales.

L’enquête n’a pas été un coup de poing rapide. Ce fut un long processus, ponctué de dizaines d’audiences publiques retransmises en direct, qui ont progressivement permis de dresser un tableau complet de la situation. Chaque nouvelle vague d’informations révélait un nouveau niveau de liens, et ce qui semblait encore récemment être des épisodes isolés s’est transformé en un système structuré.

Enquêtes journalistiques

L’ampleur des pertes financières mise en évidence lors des audiences s’est avérée bien plus importante que ne le laissaient présager les premières estimations.  Bien que la Commission Charbonneau n’ait pas établi le montant définitif des pertes, les témoignages des experts et des parties au procès ont mis en évidence une tendance systématique : les contrats de construction à Montréal coûtaient 20 à 30 % plus cher que le prix du marché. À l’échelle de la métropole, cela représentait des centaines de millions de dollars de surcoûts annuels et des pertes se chiffrant en milliards à long terme.

Ce puzzle complexe n’aurait pas pu être reconstitué sans le rôle joué par les enquêtes journalistiques. Ce sont les journalistes de Radio-Canada et de La Presse qui, les premiers, ont systématiquement mis en évidence des anomalies dans les marchés publics municipaux et ont attiré l’attention du public sur celles-ci. Par la suite, d’autres médias se sont joints aux enquêtes, y compris la presse anglophone, ce qui a renforcé la pression publique et rendu le sujet impossible à ignorer pour les autorités.

Au final, c’est précisément la combinaison du travail journalistique, des témoignages d’initiés et de l’enquête officielle de la Commission Charbonneau qui a permis de démanteler progressivement un système longtemps considéré comme intouchable. L’histoire de Montréal est devenue une illustration frappante de la façon dont même les systèmes les plus profondément enracinés commencent à s’effondrer lorsque le silence fait place à des questions publiques et à la vérification des faits.

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