Les années 1920 à Montréal marquent ce moment délicat, mais passionnant, où la « bonne vieille » machine à télégraphe tentait encore de garder la face, tandis que le téléphone prenait déjà résolument le dessus. La ville, qui avait écouté pendant des décennies le cliquetis rythmé des clés télégraphiques, s’est soudain mise à parler — littéralement beaucoup et en même temps. C’était l’époque où la vie privée s’arrêtait là où commençait la ligne téléphonique partagée, et où les nouvelles allaient plus vite que le café du matin.
À cette époque, la poste se trouvait dans une situation singulière : elle n’était plus la seule fenêtre ouverte sur le monde, mais elle n’était pas encore devenue un service de livraison. Tout a commencé au début du XVIIIᵉ siècle, avec Pedro da Silva, que l’on appelait simplement « le Portugais ». Il transportait le courrier entre Québec et Montréal en bateau et à cheval, s’efforçant d’éviter que les nouvelles ne deviennent obsolètes avant même d’arriver à destination.
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La poste de Montréal : un mécanisme bien huilé

Dans les années 1920, la poste à Montréal ne ressemblait plus à un réseau disparate de coursiers et de bureaux, mais à un mécanisme bien huilé doté d’une hiérarchie claire. Elle était dirigée par le Post Office Department fédéral, une structure qui fixait les tarifs, les itinéraires et les règles du jeu pour l’ensemble du pays. Dans ce système, Montréal n’était pas simplement une ville, mais un nœud clé : un grand port, des lignes ferroviaires, un point de transit du courrier entre l’Europe et le Canada. Le bâtiment de la poste centrale de la rue Saint-James mérite une mention particulière : un véritable temple postal de son époque.
La ville abritait de grands centres de tri postaux, situés près de la gare de Windsor, par lesquels transitaient chaque jour des milliers de lettres, de colis et, surtout, de télégrammes.
L’infrastructure postale reposait sur trois piliers : les bureaux de poste, les lignes ferroviaires pour le transport rapide et les stations télégraphiques, qui constituaient encore récemment le cœur des communications. C’est précisément le télégraphe qui, au cours des décennies précédentes, offrait une rapidité que la poste traditionnelle ne pouvait égaler : les messages courts, appelés « éclairs jaunes » — en raison de la couleur des formulaires —, étaient transmis en quelques minutes, et les entreprises avaient pris l’habitude de s’y fier. Mais dans les années 1920, la situation a commencé à changer.
Le téléphone, qui semblait au départ un luxe, est progressivement devenu la nouvelle norme. Contrairement au télégraphe, il permettait de ne pas coder ses pensées en signaux courts, mais de parler directement — rapidement et sans intermédiaire. Ce n’est pas un hasard si, dès les années 1920, le Canada figurait parmi les pays ayant le plus grand nombre de téléphones par habitant. Et la poste, qui était encore hier au cœur de ce système, a dû s’adapter à cette nouvelle réalité.
Au cours de ces mêmes années, un nouvel acteur fait son apparition : le courrier aérien. Pour l’instant, il ne rivalisait pas avec les trains ou les bateaux en termes de volume, mais il l’emportait haut la main en matière de rapidité. Les premiers vols réguliers ne faisaient que tracer des itinéraires ; les lettres parvenaient là où il fallait auparavant plusieurs jours pour se rendre, et ce simple fait semblait presque miraculeux. Pour Montréal, avec son port et son rôle de ville de transit, cela signifiait un nouveau rythme de vie — presque sans retard.
« L’assassin » du télégraphe de Montréal

À Montréal, le téléphone n’est pas apparu comme une révolution, mais comme un jouet coûteux destiné aux entreprises. À la fin du XIXᵉ siècle, les premières lignes reliaient les banques, les bureaux et les compagnies ferroviaires — ceux pour qui la rapidité avait déjà, à l’époque, un coût. C’est Bell Canada qui était chargée du développement du réseau ; elle a méthodiquement recouvert la ville de câbles, faisant de la voix la nouvelle monnaie de la communication.
Au départ, le téléphone était un privilège : les appareils étaient chers, les communications passaient par des opérateurs, et les conversations étaient courtes et strictement professionnelles. Mais dès les années 1910-1920, la situation a commencé à évoluer. Le réseau s’est développé, de nouveaux abonnés sont apparus, et avec eux, une nouvelle culture de la communication. Les gens apprenaient non pas à écrire, mais à parler ; non pas à attendre une réponse, mais à l’obtenir immédiatement.
Les « party lines », ces lignes téléphoniques partagées entre plusieurs foyers, constituent un cas à part. La confidentialité y était relative : non seulement les voisins pouvaient entendre la sonnerie, mais ils étaient parfois témoins des conversations d’autrui. En revanche, le téléphone devenait plus accessible, et c’est précisément ce qui a favorisé sa généralisation.
Le bilinguisme de la ville jouait également un rôle : les caméramans devaient être de véritables acrobates linguistiques, passant instantanément du français à l’anglais.
Les technologies n’ont pas non plus cessé d’évoluer. Les centraux manuels, où des opératrices mettaient les abonnés en relation, ont progressivement disparu, laissant la place aux centraux automatiques. Cela signifiait moins d’attente, plus de rapidité et moins d’« intervention humaine » dans la conversation elle-même. Le téléphone, qui était autrefois une merveille, est devenu un objet du quotidien.
Dans les années 1920, la ville vivait déjà au rythme d’une nouvelle ère : les appels téléphoniques avaient remplacé les télégrammes, la voix avait pris le pas sur le code. Le télégraphe n’avait pas encore disparu, mais commençait à paraître dépassé : fiable, certes, mais plus lent et moins flexible. Et si la poste tentait encore de maintenir un équilibre entre l’ancien et le nouveau, le téléphone ne cherchait pas cet équilibre : il prenait simplement sa place.
La composante économique de la poste de Montréal

Malgré les progrès technologiques, à Montréal, la poste restait non seulement une infrastructure de communication, mais aussi un instrument de contrôle et de stabilité économique. Le système fonctionnait sous la surveillance étroite du Post Office Department fédéral, qui réglementait non seulement les itinéraires et les tarifs, mais aussi la logique même de l’accès aux communications. L’État déterminait en fait qui pouvait parler, écrire ou transmettre des messages, comment et à quel prix.
Pendant la guerre et l’après-guerre, les pratiques de contrôle de la correspondance ont perduré, et une partie des télégrammes était soumise à une surveillance administrative. C’était une époque où la vitesse de communication avait déjà augmenté, mais où la confiance accordée à celle-ci restait encore sous le contrôle de l’État.
Parallèlement, la poste remplissait une fonction tout à fait prosaïque, mais d’une importance cruciale : la fonction financière. Elle devenait en effet une « banque de quartier » pour ceux qui n’avaient pas de compte bancaire ou qui n’avaient pas accès aux établissements financiers. Les virements postaux et les mandats constituaient une alternative simple et accessible aux opérations bancaires.
Les ouvriers, les migrants et les petits commerçants pouvaient envoyer de l’argent par l’intermédiaire des bureaux de poste rapidement, de manière relativement sûre et sans formalités complexes. En ce sens, la poste devenait une infrastructure financière essentielle de la vie quotidienne.
Sur le plan économique, le système fonctionnait en équilibre : l’État investissait dans le développement du réseau, les grandes villes comme Montréal assuraient le volume et le chiffre d’affaires, tandis que les tarifs permettaient de compenser en partie les dépenses. Les services télégraphiques et téléphoniques généraient des revenus de plus en plus importants, tandis que le courrier classique restait le pilier de masse, mais moins rentable, de l’ensemble du système.
Et c’est précisément dans cet équilibre — entre contrôle et services, entre État et marché — que la poste a progressivement perdu son rôle d’acteur principal, tout en restant longtemps la charpente invisible de la vie urbaine.
« Le Portugais » aurait été content

En résumé, on peut dire que la poste montréalaise n’a pas disparu avec l’époque des câbles télégraphiques et des premières lignes téléphoniques : elle a simplement changé de forme, tout en restant un élément essentiel du rythme de la ville. De nos jours, son fonctionnement serait impossible sans le courrier aérien, qui a fait de la rapidité de la livraison un aspect presque imperceptible du quotidien.
Et si l’on imagine que le premier facteur, surnommé « le Portugais », voyait ce système aujourd’hui, il ne le reconnaîtrait sans doute pas au premier coup d’œil. Mais il serait sans doute ravi : la cause à laquelle il a consacré sa vie, en transportant d’abord en barque, puis à cheval, des lettres et des colis entre Québec et Montréal, s’est transformée en un mécanisme rapide et ininterrompu. Aujourd’hui encore, elle relie les gens et les villes — sans les longues attentes qui semblaient autrefois la norme.
Sources :
- https://pacmusee.qc.ca/en/press-room/press-releases/talking-about-the-evolution-of-communications-through-telephony/
- https://www.mhs.mb.ca/docs/transactions/3/postalhistory.shtml
- https://www.rcinet.ca/en/2015/12/01/history-december-1-1919-the-first-official-radio-station/
- https://www.icao.int/sites/default/files/postalhistory/the_site_of_the_interim_organization.htm