samedi, mai 9, 2026

« Just watch me » : comment octobre 1970 a changé Montréal à jamais

Si certains continuent de voir les années 1970 comme un interminable festival de liberté, de révolution sexuelle et des prémices du proto-punk au son des guitares endiablées, cette image ne s’applique qu’en partie au cas de la Canada. Surtout si l’on parle d’un pays généralement considéré comme un modèle de calme, de courtoisie et de modération politique. Et il s’effrite définitivement si l’on se rend à Montréal — une ville que l’on aime décrire comme un îlot européen en Amérique du Nord, à l’ambiance et à la culture presque pacifistes.

Mais c’est précisément en octobre 1970 qu’il est soudainement apparu que même les sociétés les plus courtoises étaient capables de 

« exploser ». Montréal a soudainement cessé d’être simplement une 

« ville tranquille avec du caractère » pour devenir le théâtre d’événements qui ont fait parler de la peur, du pouvoir de l’État et des limites de la démocratie sans aucune romantique. Et pour comprendre l’ampleur de cette histoire, nul besoin de chercher des explications grandiloquentes ou des interprétations extérieures : il suffit de se pencher sur les événements eux-mêmes en se rendant sur montrealyes.com.

Montréal en pré-automne

En effet, à cette époque, le Canada n’était associé ni à des attentats à la bombe, ni à des enlèvements, ni au terrorisme politique. On l’associait plutôt au sirop d’érable, aux excuses courtoises et aux longs hivers. Mais octobre 1970 a marqué le moment qui a forcé même ce pays si paisible à se réveiller soudainement avec le sentiment que le monde est bien moins prévisible qu’il n’y paraît.

À l’époque, Montréal ne semblait pas être une ville prête à la radicalisation. Cosmopolite, animée, alliant le charme français à la réserve britannique, elle ressemblait davantage à un lieu de festivals qu’à un terrain propice à la lutte clandestine.

Mais, comme on l’a découvert, cette harmonie apparente cachait depuis longtemps un grave conflit : une partie de la population francophone du Québec se sentait étrangère dans son propre pays. Et tandis que certains réclamaient des changements par la voie politique, d’autres estimaient que la voie politique prenait trop de temps.

C’est ainsi que le Front de libération du Québec fait son apparition sur la scène politique : une organisation qui a décidé d’agir selon le principe : « si on ne nous entend pas, il faut se faire entendre ». Et, comme c’est souvent le cas chez les radicaux, ils sont rapidement passés des déclarations fracassantes à l’action.

Le plan était à la fois simple et fou : un enlèvement. D’abord, un diplomate. Puis, un ministre. Et si le premier semblait encore relever d’un calcul froid, le second a marqué le point de non-retour.

Quand les mots s’épuisent

Et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes. Car la réaction de l’État s’est avérée tout aussi révélatrice que les actions des radicaux eux-mêmes.

Le Canada, qui s’est construit pendant des années une image de démocratie stable, a soudainement sorti de son arsenal un outil qui convient davantage à une période de guerre qu’à la vie civile. La Loi sur les mesures de guerre (War Measures Act).  Des militaires  dans les rues de Québec. Des arrestations massives sans mandats traditionnels dans le cadre de l’état d’urgence. Et tout cela — pas quelque part loin d’ici, mais dans une ville où, hier encore, les gens discutaient de la météo et de hockey.

L’ironie, c’est que les terroristes voulaient ébranler le système — et ils y sont parvenus. Mais, pas du tout comme ils l’avaient prévu. Au lieu d’une révolution, ils ont obtenu un État qui, pendant un certain temps, est devenu nettement plus autoritaire que ce que la démocratie se permet habituellement. Fait révélateur : le premier ministre Pierre Trudeau a invoqué pour la première fois en temps de paix la Loi sur les mesures de guerre, qui n’avait auparavant été utilisée que pendant les guerres mondiales.

Plus de quatre cents personnes ont été placées en détention. Toutes n’avaient pas de lien direct avéré avec des structures clandestines. Mais, dans les moments de peur, la précision cède souvent le pas à la rapidité. La logique est simple : mieux vaut arrêter une personne de trop que de laisser passer une personne dangereuse.

Et  la société,  comme on l’a vu, s’est également divisée. Une partie des Canadiens a soutenu ces mesures sévères, estimant que  l’ordre  primait sur les procédures. D’autres y ont vu un signal inquiétant : si les droits peuvent être mis de côté aussi facilement, sont-ils vraiment inaliénables ?

La célèbre phrase de Pierre Trudeau, « Just watch me », qu’il a prononcée devant les journalistes en réponse à une question sur jusqu’où il était prêt à aller pour maintenir l’ordre face à la menace, est devenue un moment emblématique de ces événements. Ce fut l’un des moments les plus marquants de toute la crise, bien que cette réponse ait été donnée avant même que les mesures d’urgence ne soient mises en place.

Comment Montréal a tenté de se comprendre

Quand on regarde Montréal de loin, il est difficile d’imaginer que cette ville-là a été l’épicentre de l’une des crises politiques les plus retentissantes de l’histoire contemporaine du Canada. Une ville de festivals, de café et de légèreté française — et soudain, la clandestinité, les enlèvements et  les militaires  dans les rues. Mais, de telles choses ne surgissent pas de nulle part.

Le Front de libération du Québec n’est pas apparu comme une flambée soudaine de radicalisme. Il s’agissait plutôt d’un mélange de mécontentement social, de question linguistique et d’un sentiment politique de « seconde zone » chez la population francophone au sein du Canada. Dans les années 1960, le Québec connaissait déjà ce qu’on a appelé la « Révolution tranquille » : une période de modernisation rapide, de sécularisation et de montée de la conscience nationale. Une partie de la société s’est tournée vers la politique et les réformes, tandis qu’une autre s’est orientée vers des idées plus radicales.

Ce n’est pas un hasard si le Front était principalement composé de jeunes, d’étudiants et d’ouvriers, parfois proches de la gauche radicale. Ce n’était pas une « armée de terroristes professionnels » au sens classique du terme, mais plutôt des cellules dispersées qui croyaient que des attaques symboliques, des attentats à la bombe et des enlèvements accéléreraient le changement politique. Et oui, il y avait là un mélange d’idéalisme, de naïveté et d’une confiance dangereuse dans la possibilité de « faire avancer » l’histoire.

Après la crise de 1970, l’État a réagi avec fermeté et rapidité. Pendant l’état d’urgence, des centaines de personnes ont été arrêtées, dont certaines sans preuve directe de leur implication dans l’organisation. Par la suite, la plupart des personnes arrêtées ont été relâchées, mais le simple fait de ces arrestations massives a laissé une empreinte profonde dans la société.

En ce qui concerne les membres directs du Front de libération du Québec, le système judiciaire a appliqué les règles classiques du droit pénal. Certains ont été condamnés à de longues peines d’emprisonnement pour enlèvement, crimes armés et participation à des actes de violence. D’autres se sont enfuis ou ont échappé à des sanctions sévères en raison de l’effondrement des structures de l’organisation. Les figures les plus connues de ces affaires ont progressivement été remises en liberté au cours des années suivantes, mais leurs actions ne bénéficiaient pratiquement plus d’aucun soutien politique.

À la suite de ces événements, Montréal n’est pas devenue une ville où règne la peur à long terme, mais une certaine fracture est restée. Une partie de la société a éprouvé de la méfiance envers l’État en raison des mesures d’urgence, tandis qu’une autre partie, au contraire, a estimé que les autorités avaient sauvé la situation du chaos. Cette division n’a pas disparu immédiatement et a longtemps influencé le climat politique au Québec.

Les autorités ont quant à elles agi comme on le fait généralement après des crises de cette ampleur : elles ont progressivement rétabli la situation normale, mais en ont tiré une leçon. La police et les services de sécurité se sont vu attribuer davantage de pouvoirs et de moyens de coordination, tandis que le gouvernement fédéral a commencé à accorder une attention accrue à la question de l’identité francophone.

Et ce qui est sans doute le plus intéressant ici, c’est que Montréal ne s’est pas « transformée » après 1970 pour devenir une autre ville. Elle est restée la même – mais avec le souvenir de ce moment où l’ordre habituel des choses a soudain cessé d’être aussi acquis.

Montréal a survécu, mais n’a pas oublié

Montréal a survécu à cet octobre. Le Canada aussi. Mais, le souvenir d’octobre 1970 est resté comme un rappel : même dans les pays les plus paisibles, il existe des points de tension qu’il ne faut pas ignorer. Car si on ne les résout pas par la parole, tôt ou tard, quelqu’un tentera de les résoudre autrement.

Et le paradoxe principal de cette histoire réside peut-être dans le fait qu’elle n’aboutit pas à une conclusion univoque. Le terrorisme est un mal, cela ne fait aucun doute. Mais, l’État, en le combattant, reste-t-il toujours tel qu’il se veut être ? C’est là que commence le véritable débat. Et, pour être honnête, celui-ci se poursuit encore aujourd’hui.

Sources :

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