Pendant la Première Guerre mondiale, Montréal est devenue un pôle majeur d’activité caritative, où l’entraide faisait partie intégrante de la vie urbaine. L’État, en tant que tel, n’était pas en mesure de subvenir entièrement aux besoins sociaux de la population, et une grande partie de cette responsabilité a été assumée par le secteur caritatif. En effet, les conditions de la guerre exigeaient des solutions rapides, et les citadins ont répondu à ces défis en organisant des collectes de fonds massives pour les familles des militaires, en apportant leur soutien aux blessés et en participant à d’autres initiatives bénévoles.
Les organisations féminines, qui approvisionnaient le front en vêtements et en matériel médical, ont joué un rôle particulier, tout comme les nombreux clubs associatifs qui coordonnaient les campagnes locales d’aide. Parallèlement, les communautés ethniques ont mis en place leurs propres réseaux de soutien, venant en aide aux couches les plus vulnérables de la population. La charité compensait en fait l’absence d’un système social développé. Les documents du projet montrealyes.com permettent d’étudier comment la ville s’est mobilisée en ces temps difficiles.
Aide financière massive aux familles des militaires

En bref, l’État ne « prenait pas le relais » à l’époque — et quelqu’un devait s’occuper de ce qu’il est tout à fait justifié d’appeler le « front du quotidien ». Pas les tranchées ni les attaques, mais les calculs quotidiens de la survie : comment une famille paie son logement sans son principal soutien de famille, comment acheter de la nourriture et des vêtements pour les enfants, comment payer les soins médicaux sans sombrer dans la pauvreté, pendant que le mari se trouve quelque part près d’Ypres ou sur la Somme. C’est précisément sur ce deuxième front — invisible, mais d’une importance cruciale — qu’apparaît en 1914 le Canadian Patriotic Fund, une structure qui devient rapidement l’un des principaux « amortisseurs » financiers pour les familles des militaires.
L’initiative voit le jour pratiquement dès le début de la guerre. La fondation lance de vastes campagnes de collecte de fonds, faisant appel au patriotisme, à la compassion et – pour être honnête – à une certaine pression sociale : il devenait presque gênant de rester à l’écart dans une telle situation. À Montréal, cela prend une ampleur particulière. Les entreprises, les banques, les églises, les associations caritatives et les simples citoyens se joignent au mouvement. Les dons sont collectés partout, des grandes campagnes publiques aux initiatives locales au niveau des quartiers.
Cependant, l’essentiel ne réside pas seulement dans le fait que l’argent ait été collecté, mais dans la manière dont il a été distribué. Le fonds s’efforçait d’agir de manière systématique. Les demandes étaient vérifiées, les conditions de vie évaluées, et l’aide était octroyée sous forme de versements réguliers, et non de dons ponctuels. Il s’agissait de couvrir les dépenses de base : loyer, nourriture, vêtements pour les enfants, et parfois des frais médicaux.
Cela ressemble presque à un modèle précoce d’État social, mais sans l’État en tant que tel. L’ironie, c’est que cette structure « temporaire » caritative a en fait pris en charge des fonctions auxquelles le gouvernement n’était tout simplement pas encore prêt. L’aide couvrait des milliers de familles, et sans elle, la réalité urbaine se serait rapidement transformée en une crise de la pauvreté.
Ainsi, si l’on cherche les véritables arrières de la Première Guerre mondiale à Montréal, ils ne se trouvaient pas seulement dans les casernes ou les entrepôts, mais aussi dans ces versements réguliers, ces listes de bénéficiaires et ces files d’attente interminables pour les demandes — là où, chaque jour, on tenait la défense non pas avec des armes, mais avec des factures et des portefeuilles vides.
Le mouvement bénévole féminin et la « charité au quotidien »

Si les finances assuraient le « front du quotidien », l’aide matérielle quotidienne était assurée par des personnes tout à fait différentes — avant tout des femmes. Ce sont elles qui ont mis en place ce que l’on pourrait appeler la « charité du quotidien » : pas de campagnes retentissantes, mais un travail manuel sans fin, un peu monotone, mais d’une importance cruciale. À Montréal, ce mouvement a pris une ampleur quasi industrielle : on cousait, on tricotait, on emballait, on triait. Et on le faisait de manière systématique, et non « quand l’envie nous en prenait ».
La structure centrale était ici la Croix-Rouge canadienne. Sa section canadienne a vu le jour dès la fin du XIXᵉ siècle (officiellement en 1896), mais c’est la Première Guerre mondiale qui en a fait une organisation de masse. L’objectif était tout à fait pragmatique : soutenir les blessés, approvisionner les hôpitaux, venir en aide aux prisonniers de guerre et acheminer des cargaisons humanitaires. Ainsi, au début de la guerre, l’approvisionnement médical dépendait souvent des dons privés et des cargaisons fournies par des bénévoles.
Qui y participait ? Principalement des femmes de la classe moyenne : des femmes au foyer, des enseignantes, des représentantes d’organisations associatives. Mais cela ne s’arrêtait pas là : des étudiantes, des ouvrières, voire des adolescentes s’y joignaient également. En réalité, c’était l’un des rares moyens socialement acceptables pour les femmes de « partir à la guerre » sans quitter la ville.
Le travail n’avait rien d’héroïque, mais il était efficace. Des milliers de paires de chaussettes, de bandages, de couvertures, de matériel de pansement, des caisses de denrées alimentaires et d’articles de première nécessité. Tout cela était collecté, emballé et expédié de manière centralisée — vers le front, vers les hôpitaux d’Europe ou vers les prisonniers de guerre. Les sections de Montréal fonctionnaient comme des ateliers bien rodés, où chacun connaissait son domaine.
Et tandis que le Canadian Patriotic Fund venait en aide aux familles restées au pays, la Croix-Rouge s’occupait de l’autre aspect du même problème : elle venait en aide à ceux qui se trouvaient déjà en plein cœur de la guerre.
Communautés ethniques et sociales

Si les grands fonds fixaient les règles du jeu et les organisations féminines faisaient avancer le processus, les communautés ethniques et sociales apportaient à tout cela une dimension très humaine. À Montréal, au début du XXᵉ siècle, ces communautés étaient nombreuses, et la guerre est devenue pour elles non seulement un défi, mais aussi une occasion de se mobiliser rapidement. De plus, l’aide apportée ici avait souvent un caractère plus « ciblé » : elle ne s’adressait pas à des bénéficiaires abstraits, mais à leurs proches : voisins, parents, personnes de la même rue ou de la même communauté.
Un exemple révélateur est celui de la communauté juive de la ville. Elle s’est activement engagée dans des actions caritatives, mais à sa manière, par le biais d’un réseau d’organisations locales, de synagogues et d’entraide. Elle collectait de l’argent, des vêtements, des denrées alimentaires, et organisait un soutien aux familles des soldats, en particulier celles qui, même en temps de paix, vivaient dans la précarité. Et là, il y a une nuance importante : l’aide faisait souvent le lien entre le « front » et l’« arrière », c’est pourquoi on soutenait aussi bien ceux qui combattaient que ceux qui étaient restés à la maison.
Parallèlement, des initiatives destinées spécifiquement aux femmes et aux mères ont vu le jour. Par exemple, le Coloured Women’s Club of Montreal, une organisation créée avant la guerre, mais qui s’est considérablement dynamisée à cette époque. Elle venait en aide aux plus vulnérables : les femmes avec enfants, les familles pauvres, celles qui n’avaient pas accès aux grands fonds ou qui se perdaient tout simplement dans les méandres de la bureaucratie.
Nous avons là un exemple concret d’une situation où il y avait moins de grandiloquence et plus d’actions concrètes : de la nourriture, des vêtements, une aide de base. L’ironie, c’est que ce sont justement ces « petites » initiatives qui ont souvent fonctionné plus rapidement et plus efficacement que les grandes structures. Car quand on sait exactement qui a besoin d’aide — non pas d’après une liste, mais en face à face — les décisions sont prises sans formalités inutiles.
La charité pendant la Première Guerre mondiale n’était pas un simple « complément » à la guerre

En conclusion, il est difficile de considérer le mouvement caritatif à Montréal pendant la Première Guerre mondiale comme quelque chose de secondaire ou « accessoire » par rapport aux événements militaires. Il s’agissait d’un système distinct qui, en réalité, maintenait la ville en état de fonctionnement alors que les mécanismes officiels de l’État n’étaient pas encore en mesure de faire face pleinement à l’ampleur des défis sociaux.
Des organisations telles que le Canadian Patriotic Fund assuraient la stabilité financière de base des familles des militaires, tandis que d’autres, comme la Croix-Rouge canadienne, répondaient aux besoins humanitaires essentiels ; quant aux nombreuses initiatives féminines et ethniques, elles « maillaient » littéralement ce système au niveau de la vie quotidienne.
En d’autres termes, l’« arrière-garde » de Montréal existait non pas grâce à l’État en tant que centre unique, mais grâce aux milliers de personnes qui, chaque jour, comblaient les lacunes du système. Et c’est précisément cela, aussi paradoxal que cela puisse paraître, qui a constitué l’une des conditions essentielles permettant à la ville de traverser la guerre sans effondrement social total.
Sources :
- https://azure-archivalcollections.library.mcgill.ca/index.php/canadian-patriotic-fund-montreal-branch-1899-1937
- https://www.rotarymtl.org/1111/Page/ShowSitePage?ClassCode=SitePage&Slug=history-1913-1986&utm
- https://www.redcross.ca/about-us/about-the-canadian-red-cross/historical-highlights/the-first-world-war-1914-1918
- https://encyclopedia.1914-1918-online.net/article/state-civil-society-and-relief-organizations-for-war/