La guerre laisse rarement place à la justice : elle met à nu les peurs et pousse les gouvernements à agir à la limite de la légalité. C’est ainsi qu’ont vu le jour des pratiques inacceptables en temps de paix : des personnes étaient déclarées « étrangers hostiles » non pas en raison de leurs actes, mais de leur origine, et privées de liberté sans procès.
Pendant la Première Guerre mondiale, le Canada a également recouru à l’internement. Il n’y avait pas de grands camps de concentration à Montréal, mais un centre d’accueil et d’enregistrement était en place : un lieu où les personnes détenues étaient préparées à leur transfert vers d’autres destinations. Découvrez ce que cela signifiait pour des milliers de personnes et comment fonctionnait ce système sur montrealyes.com.
Comment le Canada est-il entré dans la Première Guerre mondiale ?

On réduit souvent la Première Guerre mondiale à un seul coup de feu : l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914. Mais la vérité était bien plus évidente et bien plus cruelle : l’Europe était prête à exploser depuis longtemps. Alliances, offenses, course aux armements : tout cela n’attendait qu’un prétexte. Et ce prétexte s’est présenté.
Les événements se sont ensuite enchaînés presque sans interruption. L’Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie. L’Empire russe s’est rangé de son côté. L’Allemagne a pris le parti de l’Autriche-Hongrie. La France s’est ensuite retrouvée entraînée dans le conflit. Lorsque les troupes allemandes ont envahi la Belgique, pays neutre, la Grande-Bretagne ne pouvait plus rester à l’écart. Le 4 août 1914, George V a déclaré la guerre à l’Allemagne — et, par conséquent, le Canada est automatiquement entré en guerre.
Il y a là un point important : à l’époque, le Canada ne prenait pas ces décisions de manière autonome. Il faisait partie de l’Empire britannique, et la politique étrangère était décidée à Londres. Mais les conséquences — mobilisation, peur, méfiance — étaient tout à fait canadiennes. Le gouvernement était dirigé par Robert Borden, et dès les premières semaines, il est devenu évident que le pays passait en régime de guerre non seulement sur le front, mais aussi à l’intérieur du pays.
Le 22 août 1914, la loi sur les mesures de guerre (War Measures Act) est adoptée. Officiellement, pour des raisons de sécurité. En réalité, il s’agissait d’un texte qui conférait au gouvernement des pouvoirs quasi illimités : contrôler l’information, les déplacements, l’économie et, surtout, détenir des personnes sans procès. En temps de paix, cela apparaissait comme une violation flagrante des droits. En temps de guerre — c’est devenu la norme.
C’est à ce moment-là qu’apparaît l’expression qui sonne aujourd’hui de manière sinistre : « étrangers hostiles ». On a commencé à juger les gens non pas sur leurs actes, mais sur leurs origines. Et cette décision a rapidement cessé d’être purement théorique : elle s’est traduite par de véritables arrestations, des restrictions et un système d’internement qui s’est étendu à toute le pays.
Comment fonctionnait le système d’internement à Montréal

Sur le papier, la Loi sur les mesures de guerre se présentait comme un ensemble de pouvoirs. À Montréal, elle s’est rapidement traduite en pratique — claire, froide et assez efficace. Sa mise en œuvre était assurée par les structures fédérales : la police, les services d’immigration, les patrouilles militaires. La ville, en tant que grand port et plaque tournante du transport, était un lieu propice au contrôle : il était facile d’y trouver, de contrôler et d’arrêter des personnes.
La définition des « étrangers hostiles » visait avant tout les ressortissants des États qui avaient combattu l’Empire britannique — en premier lieu l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne. Et c’est là une nuance importante : il ne s’agissait pas seulement des citoyens de ces pays, mais aussi de ceux qui étaient nés sur leur territoire. Parmi eux, on comptait de nombreux Ukrainiens, qui étaient formellement considérés comme des sujets de l’Autriche-Hongrie, bien qu’ils n’aient eu aucun lien avec la politique ou la guerre. Pour le système, cela n’avait aucune importance.
À Montréal, le lieu clé était ce qu’on appelait l’Immigration Hall, un bâtiment situé rue Saint-Antoine qui, en temps de paix, accueillait les nouveaux arrivants. Avec le début de la guerre, il fut réaffecté et transformé en centre d’accueil et d’enregistrement des personnes internées. C’est là que l’on amenait les personnes arrêtées, parfois après des contrôles, parfois simplement sur la base de soupçons ou à la suite d’une dénonciation.
La suite s’est déroulée selon une procédure bien rodée. Les personnes étaient enregistrées, leurs documents vérifiés, elles étaient interrogées, puis inscrites sur des listes. Certaines pouvaient être remises en liberté sous surveillance, avec l’obligation de se présenter régulièrement. D’autres étaient placées en détention provisoire, dans l’attente d’une décision. Et une grande partie d’entre elles étaient préparées au transfert vers des camps éloignés, où l’internement devenait alors de longue durée.
Les conditions dans ce centre n’étaient pas celles d’un camp au sens classique du terme, mais elles étaient loin d’être normales. Des locaux surpeuplés, l’incertitude, l’absence de délais précis : les gens ne savaient souvent pas ce qui allait leur arriver. Le pire, ce n’était même pas tant les conditions de détention que l’absence totale de contrôle sur son propre destin.
C’est ainsi que Montréal n’est pas devenue un lieu de détention, mais le point de départ d’un parcours. C’est là que le système a fait son premier pas : il a transformé des habitants ordinaires en « internés », une catégorie dont il était pratiquement impossible de sortir rapidement.
Les Ukrainiens, victimes de l’empire

Le sort des Ukrainiens est particulièrement révélateur dans cette histoire. Au début du XXᵉ siècle, des immigrants originaires des territoires de l’Empire austro-hongrois affluaient en masse au Canada : ils étaient invités en tant que main-d’œuvre, avec la promesse de terres et de perspectives d’avenir. Mais avec le début de la guerre, ces mêmes personnes se sont soudainement retrouvées de l’autre côté du système — non plus en tant que colons, mais en tant qu’« étrangers ennemis ».
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur plus de 8 500 personnes internées au Canada, une grande partie était composée d’Ukrainiens. Environ 80 000 autres ont été contraintes de s’enregistrer régulièrement auprès de la police, ce qui les a de fait placées sous surveillance permanente. Et surtout, la plupart d’entre elles étaient des civils, des personnes n’ayant aucun lien avec la guerre.
Dans ce système, Montréal jouait le rôle de premier filtre. C’est par ces centres d’accueil que passaient les personnes détenues : elles étaient enregistrées, contrôlées, puis réparties dans un réseau de camps disséminés dans tout le pays. Notamment en Ontario — à Petawawa et à Kapuskasing, au Québec — à Spirit Lake, ainsi que dans l’ouest du Canada. Là-bas, les internés étaient affectés à des travaux dans les parcs nationaux et les régions reculées.
Par exemple, on sait qu’en Alberta, des Ukrainiens internés ont participé à la construction d’infrastructures sur le territoire du parc national de Banff.

Dans les camps d’internement, les internés étaient largement utilisés comme main-d’œuvre. Il s’agissait le plus souvent de travaux physiques pénibles : exploitation forestière, construction de routes et d’infrastructures dans des régions reculées, notamment en Ontario et en Alberta. Une partie des travaux était effectuée directement dans les camps — allant des tâches ménagères à la construction de baraques. En réalité, le système d’internement s’est en partie transformé en un réseau de travail forcé, destiné à s’autofinancer.
Au total, il y avait vingt-quatre camps de ce type. L’internement n’y était plus une mesure temporaire, mais faisait partie de la réalité quotidienne — avec des travaux forcés, des restrictions et une dépendance totale vis-à-vis des décisions de l’État.
La fin de la guerre, mais pas celle de l’internement

L’année 1918 a marqué la fin de la Première Guerre mondiale. Parallèlement à la signature de l’armistice, le système d’internement a progressivement commencé à être démantelé. La loi sur les mesures de guerre (War Measures Act) restait officiellement en vigueur, mais son application à l’égard des internés a commencé à prendre fin. Les camps ont été fermés, les personnes ont été libérées ou placées sous une surveillance moins stricte.
Cependant, pour beaucoup, cette « liberté » n’était que relative. Une partie des personnes internées n’ont été libérées qu’après s’être soumises à un enregistrement obligatoire, tandis que d’autres sont restées sous la surveillance de la police pendant un certain temps encore. Beaucoup ont perdu leurs biens ou ne les ont jamais récupérés intégralement, et l’expérience même de l’internement est devenue un traumatisme dont on n’a pas parlé publiquement pendant longtemps.
Quant à Montréal, le centre administratif d’accueil et d’enregistrement des internés situé rue Saint-Antoine a cessé d’exercer cette fonction à la fin de la guerre et a retrouvé une vocation civile. Aujourd’hui, c’est un bâtiment urbain ordinaire. Mais d’un point de vue historique, ce lieu reste un repère important qui rappelle à quel point la guerre est capable de transformer la réalité habituelle.
Sources :
- https://www.biographi.ca/en/topics/topic-match-list.php?id=1442&utm_source
- https://www.internmentcanada.ca/map-of-internment-locations/list-of-internment-camps/beauport-quebec/
- https://www.revue-quartmonde.org/6028
- https://www.museedelaguerre.ca/expositions/etrangers-ennemis-linternement-au-canada-1914-1920
- https://tc2.ca/fr/products/les-raisons-de-linternement-des-ukrainiens-pendant-la-premiere-guerre-mondiale