samedi, mai 9, 2026

Pourquoi a-t-on assassiné le « père de la Confédération » canadienne ?

Le Canada est un pays où les différends politiques se règlent généralement non pas par les armes, mais par des comités, des débats et des consultations interminables. Montréal ne fait pas exception à la règle : ici, on se disputera plus volontiers au sujet de la langue des enseignes ou du budget municipal qu’on ne recourra à des mesures radicales. Et dans l’ensemble, cela fonctionne : la violence politique est un phénomène si rare au Canada que chaque cas de ce genre provoque un choc et reste longtemps gravé dans les mémoires.

Mais en creusant un peu plus, on s’aperçoit que ces plus de 300 ans d’histoire n’ont pas été exempts de zones d’ombre. Il s’avère qu’il y a eu ici des coups de feu, des explosions, des enlèvements et même des meurtres à motivation politique — même si ce n’est pas dans les proportions auxquelles le monde est habitué en Amérique latine ou au Proche-Orient.

Alors, qui a tué qui, pour quelle raison et quand, pour des motifs politiques à Montréal ? L’histoire n’est pas aussi ennuyeuse qu’on pourrait le croire. Et pour en savoir plus sur les détails dramatiques, rendez-vous sur montrealyes.com

La situation politique à Montréal

Au milieu du XIXᵉ siècle, le Canada avait déjà acquis une solide expérience de la « vie adulte », même si, à l’époque, elle ne savait pas encore très bien ce qu’elle voulait être :  un pays à part entière, une colonie ambitieuse ou simplement un endroit où les coutumes britanniques s’imposaient avec l’obstination canadienne.

À cette époque, Montréal apparaissait comme une ville en pleine expansion. Le port tournait à plein régime, le commerce prenait de l’ampleur, les immigrants affluaient par vagues — principalement en provenance des îles Britanniques et d’Irlande —, apportant avec eux à la fois une main-d’œuvre et de vieilles rancœurs. La population francophone, qui constituait le fondement de la ville depuis l’époque de la Nouvelle-France, se retrouvait peu à peu dans une situation où son « avantage historique » ne garantissait plus son avantage économique.

Sur le plan économique, Montréal devient le centre névralgique de la colonie : ici, l’argent circule plus vite que ne changent les slogans politiques. Mais le développement s’accompagne d’inégalités, typiques de l’ère industrielle. Les uns construisent des banques et des maisons de commerce, les autres survivent dans les quartiers surpeuplés près du port.

Sur le plan politique, tout ressemblait à une querelle permanente entre ceux qui estimaient qu’il valait mieux faire « comme à Londres » et ceux qui pensaient que « nous nous débrouillerions bien tout seuls ici ». Le pouvoir était encore loin, en Grande-Bretagne, mais ses décisions se faisaient sentir. Et c’est précisément à cette période que commence à s’accumuler dans l’air ce que l’on appellera plus tard les mouvements nationaux, les réformes et, parfois, des manifestations très bruyantes.

Sur le plan social, Montréal n’était pas non plus une ville paisible : clivages linguistiques, différences religieuses, disparités économiques ; tout cela n’existait pas en parallèle, mais littéralement dans les mêmes rues. Parfois, on avait l’impression que la ville n’était pas habitée par une seule société, mais par plusieurs, qui étaient simplement contraintes de partager un même espace géographique.

Dans ce contexte, la politique cesse d’être une affaire de bureau. Elle descend peu à peu dans la rue — sans gestes radicaux pour l’instant, mais dans un climat de tension palpable.

Qui est Thomas D’Arcy McGee ?

C’est précisément dans ce tableau canadien assez mouvementé qu’apparaît la figure de Thomas D’Arcy McGee, un homme qui semble avoir été spécialement conçu pour susciter, en toute compagnie, soit l’admiration, soit une sincère irritation.

McGee est né le 13 avril 1825 en Irlande, dans la ville de Carlow. Son enfance s’est déroulée à une époque où l’Irlande vivait dans un climat de tensions sociales constantes. Il a reçu une éducation assez bonne pour l’époque, s’est lancé très tôt dans le journalisme et a très vite compris qu’un mot bien choisi avait parfois autant d’impact que n’importe quel manifeste politique.

Dans sa jeunesse, il était davantage un publiciste révolutionnaire qu’un homme politique classique : il écrivait avec virulence et émotion, affichant clairement ses sympathies pour le mouvement national irlandais. Après avoir joué un rôle actif dans les cercles politiques irlandais, il émigre en Amérique du Nord et, dans les années 1850, se retrouve au Canada où il s’installe à Montréal.

C’est là que sa carrière prend une tout autre direction. McGee s’engage rapidement dans la vie politique de la colonie, devient député de la circonscription de Montréal-Ouest et commence à travailler au sein des instances législatives qui, à l’époque, n’en étaient encore qu’aux prémices de la formation de la future nation. Il fut l’un de ceux qui promurent l’idée d’unir les colonies britanniques en une seule confédération canadienne — c’est-à-dire, en fait, le projet du futur Canada en tant qu’État.

Sa position semblait assez pragmatique : plutôt que de rester dépendant de Londres et de subir des conflits internes, il fallait mettre en place un système politique stable doté de ses propres institutions.

À Montréal, McGee exerçait une influence notable. Il n’était pas seulement un homme politique, mais aussi un intellectuel public : il prenait la parole, écrivait, façonnait les opinions et savait le faire de telle manière qu’il était difficile de l’ignorer. Dans le milieu politique de l’époque, cela ne signifiait qu’une chose : soit on entrait dans le grand jeu, soit, tôt ou tard, on se retrouvait dans ses notes les plus sombres.

L’histoire du conflit et du meurtre

Le conflit lui-même, qui a finalement coûté la vie à McGee, n’était pas une querelle spontanée ni une flambée politique fortuite. C’était l’histoire d’idées qu’il avait autrefois défendues, mais qu’il avait ensuite commencé à considérer comme dangereuses.

Il s’agit des tensions autour des mouvements radicaux irlandais en Amérique du Nord – les « Fenians », qui militaient pour l’indépendance de l’Irlande vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Dans sa jeunesse, McGee avait une certaine sympathie pour ces idées, mais avec le temps, il en est devenu un critique virulent. Et c’est précisément cela qui l’a fait passer du statut de « l’un des nôtres » à celui de « traître » aux yeux d’une partie du milieu radical.

Dans les années 1860, il était déjà un homme politique canadien influent et s’opposait ouvertement à toute tentative d’importer des méthodes révolutionnaires d’Europe dans la politique canadienne. En termes simples, il estimait que le nouvel État devait se construire par le biais des institutions, et non par la violence et le romantisme politique. C’est ce qui a constitué la toile de fond de la tragédie.

Dans la nuit du 6 au 7 avril 1868, alors que McGee rentrait chez lui après une séance du Parlement à Ottawa, il fut abattu juste devant l’entrée de sa maison, rue Sparks. Le coup de feu fut tiré à bout portant avec un revolver. Il mourut presque sur le coup.

Le meurtrier s’est avéré être Patrick J. Whelan, un individu lié à des milieux radicaux, qui a ensuite été arrêté. La police s’est rapidement mise sur sa piste : il a été arrêté dès le lendemain, et l’affaire est devenue l’une des plus retentissantes du Canada de l’époque. Le tribunal l’a déclaré coupable, et il a été exécuté par pendaison le 11 février 1869.

Inhumation à Montréal

À Montréal, et plus généralement dans la colonie, la mort de McGee n’a pas été perçue comme « une nouvelle politique de plus », mais comme un événement qui sortait du cadre de l’ordre habituel.  Pour une société déjà habituée aux querelles parlementaires et aux batailles dans les journaux, le simple fait d’un assassinat politique semblait presque contre nature – comme si quelqu’un avait brusquement enfreint une règle tacite importante.

Les réactions ont été mitigées, mais retentissantes. D’un côté, le choc et une sincère compassion, notamment parmi les partisans de la Confédération, pour qui McGee était l’un des symboles d’un nouveau projet politique. D’autre part, une tension prudente et même une justification cachée de la part des milieux les plus radicaux, qui le percevaient comme un homme ayant « changé de camp ».

Les funérailles à Montréal se sont transformées en un événement de grande ampleur. Le cortège a rassemblé une foule immense : les contemporains parlaient de dizaines de milliers de participants, les estimations  oscillant entre 60 000 et 80 000 personnes. La ville s’est littéralement arrêtée pendant un moment : les magasins fermaient, les rues étaient remplies de gens venus faire leurs adieux ou simplement voir à quoi ressemblait la mort d’un homme politique d’une telle envergure.

Dans l’ensemble, pour Montréal, cela a constitué un épisode de plus dans la longue histoire de la ville, où les grandes idées ont parfois des conséquences très terre-à-terre et brutales. Et bien que cet événement soit, avec le temps, passé aux annales de l’histoire, il a laissé derrière lui une simple prise de conscience : même dans la politique des « débats pacifiques », il y a des moments où le silence qui suit un coup de feu en dit plus long que n’importe quel discours.

Sources :

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