lundi, février 16, 2026

La grande histoire militaire – Comment les canons de Crimée sont apparus à Montréal

À Montréal, le tournant du XXe siècle a été marqué par plusieurs visions concurrentes du Canada. Pour certains, principalement des résidents anglophones, le Canada était une colonie devant contribuer au prestige de l’Angleterre. Pour d’autres, plus nombreux chez les francophones, le Canada était une nation autonome au sein de l’Empire. Au centre se trouvaient les modérés, partisans du compromis et d’une coexistence harmonieuse entre les deux groupes culturels. Le square Dorchester et la place du Canada abritent plusieurs monuments commémoratifs qui illustrent ces visions, montrant comment ce lieu, initialement symbole de la puissance britannique, est progressivement devenu le reflet du Canada moderne, puis de Montréal. Pour en savoir plus, consultez le site montrealyes.com.

Une histoire militaire

En 1795, en raison de l’interdiction d’inhumer les corps à l’intérieur de la ville fortifiée de Montréal, la Fabrique de la paroisse Notre-Dame a acheté des terres à l’extérieur des murs. Elle y a enterré ses défunts jusqu’à la construction d’un autre cimetière à Côte-des-Neiges en 1854. Au début, les corps ont été transférés vers le nouveau site, mais la crainte d’une épidémie de choléra a mis un terme aux exhumations. En conséquence, à partir de 1871, environ 10 000 tombes se trouvaient sous le centre-ville de Montréal. Soucieux de la santé publique et de l’aménagement urbain, les élus ont décidé de créer un espace public dans ce secteur, qu’ils ont nommé le square du Dominion en l’honneur de la jeune Confédération du Canada, fondée en 1867.

La Ville a décidé de préserver ce terrain. Cette décision explique la présence aujourd’hui de cet espace unique, composé de deux rectangles séparés par le boulevard René-Lévesque. Le square s’étend en pente ascendante, et les rues suivent ses lignes irrégulières. Il est aujourd’hui connu sous le nom de square Dorchester pour sa partie nord, et de Place du Canada pour sa partie sud.

L’association de ce lieu avec le monde militaire est confirmée par son inauguration, marquée par des concerts au son des fanfares des Victoria Fusiliers. De plus, de nombreux défilés militaires du centre-ville traversent le square. L’idée d’y commémorer des héros et des victoires militaires s’inscrit donc parfaitement dans l’identité du lieu. L’histoire militaire de cet endroit est définie par les monuments qui s’y trouvent, en particulier ceux qui sont apparus après la guerre de Crimée.

Les canons de Sébastopol

La guerre de Crimée, qui a duré de 1854 à 1856, était avant tout un conflit d’influence entre les grandes puissances européennes de l’époque. Venu d’Angleterre, le 39e Régiment, stationné à Montréal, a participé à cette guerre et est revenu triomphalement au pays en juillet 1856. Pour souligner la bravoure de ses soldats, la reine Victoria a offert aux régiments combattants des canons saisis lors des affrontements. À Montréal, deux d’entre eux ont d’abord été exposés dans le Vieux-Montréal, près de la garnison britannique. Selon les sources, ils ont ensuite été déplacés au square du Dominion à la fin des années 1870, en 1889 ou en 1892.

Capturées lors de la bataille de Sébastopol en Ukraine, ces pièces sont d’authentiques canons d’artillerie, composés d’un fût et d’un affût. À l’origine, l’affût était en bois, mais il a été remplacé par une réplique en ciment. Les artéfacts sont faits d’un alliage de bronze et de métal. Ce sont les premiers objets à avoir orné le square.

Leur matériau, leurs formes anciennes et les aigles gravés, armoiries du tsar de Russie, sur les fûts ancrent ces canons dans le passé. Leur présence illustre l’armement militaire du XIXe siècle et rappelle la dure réalité des conflits. Les canons évoquent également l’ancien statut colonial du pays.

Au tournant du XXe siècle, les canons attiraient les touristes américains qui, en sortant de la nouvelle gare Windsor, se dépêchaient de les photographier. En effet, la rumeur courait aux États-Unis qu’ils avaient servi à repousser une invasion américaine.

Les conséquences de la guerre de Crimée

Bien que le Canada n’y ait joué aucun rôle direct, la guerre de Crimée a eu un double impact sur l’histoire militaire canadienne. Tout d’abord, elle a fait entrer la Réserve de l’Armée canadienne dans la modernité. En effet, lorsque les troupes britanniques stationnées au pays ont été envoyées au front, le gouvernement du Canada-Uni a été contraint de faire appel à 5 000 volontaires. La demande a dépassé l’offre, et à partir de 1855, la milice canadienne, qui était jusqu’alors une force de conscription utilisée pour des questions politiques, est devenue une force unique, volontaire et officielle.

Ce conflit, la guerre de Crimée, fut également le premier à être couvert par les journaux. Les dépêches décrivaient plusieurs actes de bravoure qui restaient anonymes, car seuls les officiers britanniques recevaient généralement des distinctions. La reine Victoria a changé la situation par un décret royal en 1856, en créant la plus haute distinction de l’armée du Royaume-Uni et du Commonwealth.

La Croix de Victoria était destinée à récompenser exclusivement la bravoure face à l’ennemi en temps de guerre. La reine exigeait que la distinction ne tienne compte ni du rang, ni de la religion, ni de l’origine ethnique, ni du statut social du récipiendaire. Cette décoration en forme de croix porte les armoiries royales et la mention « Pour la vaillance ». Elle est accompagnée d’un ruban violet, et les récipiendaires peuvent ajouter les initiales VC après leur nom. Depuis sa création, 93 militaires canadiens ont reçu cette distinction, certains de leur vivant et d’autres, malheureusement, à titre posthume.

Mais au-delà des médailles, l’essentiel est le soutien apporté aux soldats après la guerre. Pendant la Première Guerre mondiale, les habitants de Montréal découvraient les réalités du conflit dans les journaux, qui annonçaient également le rationnement et les deuils. Lorsque de nombreux vétérans sont rentrés au pays, mutilés physiquement et psychologiquement, les Montréalais ne les ont pas abandonnés à leur sort.

Il faut souligner en particulier l’action des membres francophones de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui est devenue le groupe de soutien le plus important pour ces hommes et pour le Canada français en général. Approuvée par ceux qui revenaient du front, la société organisait des événements pour aider les soldats et leurs familles, créant entre autres la « Guignolée du soldat » pour collecter des fonds distribués aux victimes de guerre et aux conscrits.

Après le conflit, les membres de cette organisation accueillaient les soldats à leur retour au pays au moins deux fois par semaine. Beaucoup d’entre eux ne pouvaient pas reprendre leur travail, et certains luttaient contre des problèmes psychologiques liés au trouble de stress post-traumatique. Pour répondre à ces besoins, des projets originaux et peu connus ont été mis en place, y compris le projet de la « maison canadienne ». Une soirée canadienne fut organisée dans le but de reconnecter les compatriotes revenus de l’armée avec les traditions locales.

Honorer les vivants

En juin 1925, après l’inauguration d’un monument aux morts et une grande cérémonie d’hommage aux héros à l’automne de l’année précédente, une affiche en l’honneur des vétérans fut présentée lors du défilé national. Tout le monde était invité à marcher. C’était la première fois que des personnes non-membres de la société participaient au défilé autrement qu’en tant que simples spectateurs. L’événement connut un grand succès. Des vétérans d’autres villes se sont joints au défilé. En 1928, des vétérans français, belges et italiens de Montréal se sont joints à la délégation franco-canadienne. Pour la première fois, le défilé national illustrait pleinement le caractère multiculturel de la ville.
En effet, les Ukrainiens se sont rassemblés près du cénotaphe en 1993 pour commémorer le 60e anniversaire de l’Holodomor de 1933-1934. En 1988, les Belges y ont célébré le 157e anniversaire de l’indépendance de leur pays, tout comme les Polonais en 1991, et la communauté grecque qui y a tenu des célébrations pendant plusieurs années.

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